L’abbé Jean Delagrive (1689 - 1757) n’était pas un prêtre ordinaire. Il eut dans sa vie deux grandes passions : la géométrie et la cartographie qu’il étudia avec ardeur ainsi que la géographie et les techniques du dessin, de la gravure et de l’arpentage. Membre de la Société Royale de Londres, géographe officiel de la ville de Paris, son nom est parvenu jusqu’à nous grâce à ses travaux qui firent l’admiration de ses contemporains pour leur précision inédite et la qualité de leur dessin. En 1732 le prévôt des marchands et la municipalité parisienne lui confièrent la mission de cartographier le cours de la Seine et de ses affluents, ce qui le conduisit en Nivernais-Morvan pour se confronter au terrain avec pour outils la toise, la chaînette et la boussole.
Le but de cette mission était de dresser un état des lieux détaillé des ressources liées au flottage des bois pour l’approvisionnement de Paris afin de maintenir, développer et pérenniser cette activité. Les cartes concernant la haute vallée de l’Yonne et ses affluents morvandiaux ont fait l’objet d’un travail particulièrement soigné. De nombreux commentaires et dessins, souvent d’une grande précision, accompagnent les relevés graphiques.
C’est tout le haut bassin de l’Yonne et de la Cure qui est détaillé avec ses multiples ruisseaux et rivières, les nombreux étangs venant grossir périodiquement les cours d’eaux pour le flottage et les caractéristiques particulières de certains endroits tels que les gautiers, planches, ponts, ports, moulins et sauts. Les gautiers étaient de petits barrages en bois permettant de régler la hauteur d’eau lors du flottage ; les planches étaient des ponts en bois légers pour les piétons, les véhicules passant à gué ; les sauts désignaient des chutes d’eau ; les ports étaient de simples champs, situés le long des cours d’eau, qui servaient d’aires de stockage pour les bûches en attente de leur mise à l’eau. Les cartes de l’abbé Delagrive recensent 99 étangs, situés pour la plupart en tête de bassin à des altitudes parfois proches de celles des sommets et en pleine zone forestière.
La lecture de ces cartes anciennes n’est pas toujours évidente pour nous qui avons l’habitude de les lire avec une orientation Nord/Sud, car elles ont été dessinées en suivant le cours d’une rivière ce qui est assez déroutant. Curieux en effet de voir Clamecy en bas d’une feuille et Tannay et Neuffontaines tout en haut de cette même feuille, c’est à y perdre... le nord. Les zones boisées, réserves nécessaires pour les futurs flottages, sont clairement représentées. Beaucoup d’annotations concernant en général les étangs ou des aspects techniques sont reportés ou dessinés sur les cartes. Les villages sont clairement indiqués avec parfois des hameaux isolés qui avaient sans doute un lien avec le flottage. A noter l’orthographe inhabituelle de nombreux lieux avec quelques erreurs manifestes (exemples : La Courancelle au lieu de La Collancelle, Mouceau le Comte au lieu de Monceaux-le-Comte).
La première édition de l’ouvrage de Jean Delagrive, intitulée Cours de la Seine avec les rivières qui s’y jettent, fut imprimée en 1738, puis complétée et rééditée par la suite à plusieurs reprises. Sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France, des exemplaires de 1738 et 1766 ont été numérisés et sont consultables et téléchargeables librement. Deux petites merveilles remarquablement conservées à découvrir tranquillement de chez soi.
L’édition originale de 1738 se présente sous la forme d’un atlas contenant planches et dessins. Les noms de l’Yonne et de la Cure sont rarement écrits sur les cartes, mis à part dans le titre des planches, mais les noms de leurs affluents sont clairement mentionnés. La partie nivernaise pour l’Yonne va des vues 67 à 75 et des vues 86 à 91, pour la Cure des vues 93 à 95.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53136442j
La réédition de 1766 contient en début d’ouvrage un texte descriptif détaillé pour chaque rivière suivi de planches et dessins colorisés. Contrairement à l’édition de 1738 les cours d’eaux sont rarement nommés sur les planches ce qui fait que retrouver l’Yonne ou la Cure au milieu de ses affluents relève souvent du jeu de piste. Pour la partie nivernaise le texte descriptif commence à la vue 21, et les cartes (15 planches) à la vue 93.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53064895f
Pour illustration, voir ci-dessous quelques planches sur le parcours nivernais de la rivière Yonne depuis sa source (édition 1738).
Michel TAUPIN
Sources : Gallica, Etudes historiques sur le bassin de la Seine avant le XIXe siècle (UMR 8589-Université de Paris 1)