C’est au coeur du Parc régional du Morvan, sur la commune de Glux-en-Glenne, que l’Yonne prend sa source sur les pentes du Mont Preneley, à 785 mètres d’altitude. La source n’est pas vraiment visible dans les hautes herbes, en fait il y en a plusieurs donnant naissance un peu plus bas à un petit ruisseau. C’est pourtant bien là, dans une tourbière humide, que débute le cours de cette rivière nivernaise au destin peu commun. Car à Paris, sous le pont Mirabeau ce n’est pas la Seine qui coule et traverse la capitale, c’est l’Yonne. Notre rivière est en réalité un fleuve qui va jusqu’à la mer mais qui, pour des raisons politico-religieuses, a été déclassée au profit de la Seine, laquelle Seine n’est en réalité qu’un affluent de l’Aube. Une double imposture.
Les règles hydrographiques sont simples et claires : lorsque deux cours d’eau se rencontrent celui qui a le plus petit débit devient l’affluent de l’autre en venant grossir son cours. Or, lorsque la Seine rejoint l’Yonne, à Montereau-Fault-Yonne (77), la Seine a un débit moyen de 80 m³ par seconde alors que l’Yonne a un débit de 93 m³. En toute logique ce sont les eaux de l’Yonne qui poursuivent leurs cours vers Paris, puis arrosent Rouen avant de se jeter dans la Manche. Pour les mêmes raisons lorsque la Seine rejoint l’Aube à Marcilly-sur-Seine (51) c’est l’Aube qui domine la Seine avec un débit moyen de 41 m³ par seconde contre 33 m³. Géographiquement parlant la Seine devrait être considérée comme un affluent de l’Aube, et c’est l’Aube qui devrait être reconnue comme affluent de l’Yonne.
Comment expliquer cette injustice ? Ce serait la faute des Gaulois et des Romains. Selon la version la plus communément admise les premiers coupables seraient les puissants prêtres et druides gaulois des sources de la Seine qui auraient imposé l’idée d’une supériorité de leur rivière en lui conférant un caractère sacré. Ces sources furent élevées au rang de divinité par les Romains, elles étaient le lieu d’un important temple gallo-romain qui accueillait de nombreux pèlerins venus solliciter la guérison de leurs maux dans cette eau considérée comme miraculeuse. D’un point de vue politique, pour ceux qui contrôlaient cette rivière, imposer la Seine était une manière d’asseoir leur pouvoir.
L’Yonne fut divinisée très tôt au IIe siècle avant J.C et se nommait alors Icauna ou Ica-onna, nom dans lequel on trouve le radical pré-celtique Ic- ou Ica- (l’eau, la rivière) suivi du suffixe courant -Onna (source), lequel nom se retrouve de nos jours dans le mot Icaunais désignant les habitants du département de l’Yonne. Quant à la Seine elle se serait appelée Is-ica-onna ou Isicauna (la petite rivière, au sens d’affluent, de l’Yonne ou petite Yonne). L’Yonne et la Seine auraient été considérées autrefois comme jumelles, seul le cours supérieur ayant été appelé Seine après transcription par Jules César, dans sa Guerre des Gaules, du mot latin Sicauna en Sequana.
Ce nom de Sequana aurait été donné également à une route commerciale allant des environs de Châtillon-sur-Seine jusqu’à Paris facilitant le transit des marchandises de la Méditerranée au Bassin parisien en passant par la vallée de la Saône plutôt que par le Morvan dont l’accès était plus difficile.
Petit réconfort : l’Yonne n’est pas le seul cours d’eau à avoir perdu son nom au profit d’un affluent. La Garonne devrait être le Tarn, le Rhin devrait être l’Aar, le Mississippi devrait s’appeler Ohio, et le Gange, fleuve sacré de l’Inde, devrait être la Yamuna.
Sources principales : Dictionnaire des canaux & rivières de France, l’Yonne Républicaine et France Info